
Interview de Lucie Trémolières et Abdellah Bouhend
- Ta formation part d’un constat fort : on ne peut plus écrire aujourd’hui comme avant la crise climatique. Tu peux nous expliquer ce que tu entends par là ?
L.T : Il y a deux aspects. Le premier, c’est l’idée que tout notre monde est impacté et qu’on est vraiment à un point de bascule. Le monde change, donc notre réalité change et, du coup on est un peu obligé d’inclure ces choses-là dans nos récits, juste pour ne pas être en retard sur notre époque, pour pouvoir être pertinent sur ce qu’on dit sur la réalité du monde. Donc c’est pour ça qu’on ne peut plus écrire exactement de la même manière. Et après, l’autre point, c’est d’un point de vue de production. Pour des raisons économiques, légales et évidemment écologiques, Il faut produire d’une manière qui a moins d’impact environnemental, et pour ça, le meilleur moyen, c’est de l’anticiper au scénario et, donc d’écrire en pensant à la matérialité du tournage dès l’écriture.
- Justement, tu peux nous donner un exemple concret d’un choix de scénario qui change la manière dont un tournage peut devenir plus responsable ?
L.T : On a estimé que sur un film, faire exploser une voiture, c’était à peu près une demi-tonne de CO2. Des amoureux qui s’embrassent sous la pluie, c’est des centaines de litres d’eau. On en verra plus dans la formation, mais on peut aussi parler du nombre de lieux de tournage. Comme ce sont souvent des choix qui ont de vrais impacts sur le budget, ce sont des choses auxquelles les scénaristes, surtout les scénaristes qui ont un peu d’expérience, sont déjà très sensibles, parce que c’est des discussions qu’on a avec les producteurs à un moment, devoir regrouper des scènes, etc. Et c’est intéressant de le faire avec des lunettes vertes, comme on dit.
- Tu sais, quand on parle d’écologie ou de plein d’avancées sociales, certains ont tendance à ranger les films qui abordent ces thématiques dans la case du « film à message ». Comment arrives-tu à intégrer ces enjeux écologiques en prenant en compte que ça peut rebuter et sans tomber dans ce que les gens critiquent comme étant didactique ou encore culpabilisateur ?
L.T : On écrit pour mille raisons et on n’est pas obligé de vouloir changer le monde avec nos films. Dans tous les cas, je pense qu’il faut être ouvert à ce que chaque projet et chaque histoire raconte quelque chose de différent. Les enjeux écologiques se retrouvent dans ces « films à message », mais ils se retrouvent aussi dans des films dont ce n’est pas le sujet principal. Le but c’est plutôt de se rendre compte qu’en tant que scénaristes, on fait partie d’un tout, d’une culture, et qu’aujourd’hui l’expression de cette culture passe souvent par l’amplification d’un certain désir de consommation, de la désinformation parfois, ou même l’amplification de biais contre les migrants, ou même végétarianisme. Par tous ces mécanismes, notre production culturelle risque de ralentir des changements sociétaux dont on a besoin ; et rapidement. Tout ça alors que les histoires ont un pouvoir énorme sur nos imaginaires et nos comportements, ce que l’on verra aussi un peu plus en détail. Du coup, la question c’est comment en tant que scénariste, on devient conscient du fait qu’on participe à des récits parfois écocidaires sans s’en même rendre compte… et comment on fait pour changer ça, comment on fait pour que ce soit touchant, émouvant et que ça parle aux gens. Et même pour les films dont le sujet principal n’est pas l’écologie.
- Comment ces enjeux s’incarnent-ils dans ces films dont le sujet n’est pas l’écologie justement ?
L.T : Ça part d’une volonté des scénaristes qui sont conscients que c’est la réalité d’aujourd’hui et qui font en sorte que ça entre dans une arche de personnage, ou bien que ça fasse partie de l’arène, ou encore que ça s’illustre dans des petits éléments qui aillent à l’encontre de la désinformation généralisée et du discours consumériste. C’est pour ça que cette formation ne s’adresse pas qu’aux personnes qui portent des films ultra engagés, au contraire, ce sont des enjeux et une exigence à avoir dès que l’on cherche à représenter le réel.
- Quels sont les blocages que tu observes le plus souvent ou que tu as observé justement chez les scénaristes qui ont suivi ta formation ?
L.T : Le premier blocage c’est le sentiment d’illégitimité. Des personnes qui se disent « je ne suis pas scientifique moi, donc je ne sais pas comment en parler ». Ensuite il y a le fait que l’on parle d’un sujet compliqué, nouveau, anxiogène, qui soulève beaucoup de questions. il peut donc y avoir un blocage émotionnel de prime abord. Mais justement, une des grandes forces de la formation c’est de se retrouver ensemble autour d’une table, entourés de personnes dont on est assez « proches » professionnellement, et avec qui on peut honnêtement discuter de pourquoi c’est difficile, des freins de chacun, et avec qui on peut s’entraider, partager des ressources et des outils.
- Tu peux nous donner l’exemple d’un outil que tu utilises ?
L.T : Il y en a un qui est sympa, qui est un peu le test Bechdel du climat, qui s’appelle le Planète-test (note de bas de page : ce test a été créé par Futerra et Albert, le projet de
développement durable de la British Academy of Film and Television Arts, plus connue sous le nom de BAFTA), et qui permet de vérifier que trois conditions de respect de la planète sont respectées dans tout projet. (Source : https://audiovisuel.lecrandapres.com/ressources/the-planet-test/)Le premier, c’est que la nature existe, le monde naturel existe, et qu’on reconnaisse qu’il existe, ce qui est très, très rare. Le deuxième, c’est qu’il y a un personnage, à un moment, qui fait quelque chose pour que le monde soit meilleur. Et le troisième, c’est que les comportements négatifs pour l’environnement sont des traits de caractère négatifs. Tous les outils ne peuvent pas fonctionner pour tous les auteurs. L’idée, c’est d’utiliser ce genre d’outils dans la formation, de partager, de mettre en commun et d’échanger ensemble sur ces sujets-là, pour débloquer les nœuds.
- Enfin, si je te demandais un “avant/après” typique d’un·e participant·e, qu’est-ce qui change le plus dans sa posture ou sa manière de concevoir une histoire après avoir suivi ta formation ?
L.T : La dernière fois je me baladais à Séries Mania, et j’ai une participante qui vient me voir et me dit « Lucie, j’ai trop réfléchi, maintenant, dans mon scénario, il n’y a plus d’hélicoptères ! » Et c’était clairement une scénariste un peu capée, parce qu’elle travaille sur des projets où il y a des hélicoptères, ce n’est pas donné à tout le monde. Mais en général les gens comprennent qu’il n’y a pas une « bonne manière » de faire un « bon » film écologique, mais bien mille manières d’aborder ce sujet. Pour trouver leur bonne manière, ils doivent se questionner sur la place qu’ils veulent occuper en tant que scénaristes aujourd’hui dans un monde aussi mortifère que le nôtre, et ce que ça signifie d’écrire aujourd’hui. Et surtout ils se rendent compte qu’ils ne sont pas seul·es à se poser ces questions. Ça redonne confiance, et ça leur donne du pouvoir !
- Peux-tu nous raconter brièvement ce qui t’a le plus marqué dans la formation de Lucie, s’il y a un avant/après clair pour toi sur une problématique / une posture ?
A.B : Ce qui m’a le plus marqué dans la formation, c’est la prise de conscience très concrète du pouvoir des récits et des images sur l’imaginaire collectif, à travers une multitude d’exemples et de cas d’étude. Avant la formation, j’avais déjà l’envie d’écrire des histoires en lien avec les enjeux écologiques et sociaux, mais sans toujours savoir comment les intégrer de manière pertinente. La formation m’a donné des outils, des références et surtout une confiance nouvelle : celle de pouvoir écrire des projets pleinement ancrés dans les nouveaux récits, sans renoncer à l’exigence dramaturgique. Elle m’a aussi conforté dans l’idée que les auteurs ont un rôle clé à jouer pour accompagner les mutations en cours de l’audiovisuel en agissant sur les représentations.
- Peux-tu nous raconter brièvement comment tu es rentré sur le Parcours Nouveaux Récits de Cut ? Ainsi que ton niveau d’implication / action ?
A.B : J’ai découvert CUT! à un moment où je cherchais des espaces collectifs pour écrire et réfléchir avec d’autres scénaristes partageant des valeurs communes. J’ai pris contact par email en présentant notamment mon prochain court-métrage, qui aborde des questions d’écologie, de discriminations et de mobilité. Aujourd’hui, je fais partie du collectif en tant que jeune scénariste. Je participe régulièrement aux rooms d’écriture, que ce soit pour pitcher mes projets ou pour analyser et accompagner ceux des autres membres. Nous participons également à des événements et nous nous soutenons mutuellement dans nos parcours. CUT! est devenu pour moi un véritable espace de travail, de dialogue et d’émulation.
- Enfin, aurais-tu un « bilan » à nous partager sur la manière dont tu envisages désormais ton engagement suite à la formation de Lucie et de ton implication dans Cut, peut-être une « boussole » qui t’accompagne sur tes projets ?
A.B : Écrire, pour moi, c’est tenter de sublimer son vécu, ses émotions, ses contradictions. Les scénarios doivent donc rester au plus près de nos vies et de nos réalités. « Écrire quand le monde brûle » dans un monde de la post-vérité implique donc pour moi de garder constamment en tête les enjeux de transition, et d’essayer de les intégrer de manière authentique et organique. Ma boussole aujourd’hui, c’est cette idée de « green placement » : de la même manière qu’il existe du placement de produit ou du marketing pour les marques, il devrait exister une attention portée à la manière dont on met en scène notre rapport au monde, aux ressources, aux autres. Tout cela par le récit et sans forcément faire preuve de « sinistrose » !
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