Une interview de Delphine Plantive.
- Beaucoup de gens connaissent les scénaristes de fiction, mais peu savent qu’il existe aussi des scénaristes de format. Concrètement, quel est leur rôle ? Et qui différence l’écriture d’un format (pour la télévision, les plateformes ou le streaming) de celle d’une série ou d’un film ?
D.P : Un scénariste de format, c’est quelqu’un qui conçoit des situations dans le cadre d’une émission pensée en amont. On imagine un univers, une arène, dans lequel vont évoluer des personnages qu’on ne contrôle pas. C’est là toute la différence avec la fiction : on ne crée pas des personnages, mais des situations.
On fabrique du rythme, de la tension, des dilemmes, des épreuves. On propose des jeux, des missions, des twists pour raconter une histoire… sans jamais savoir comment elle va se dérouler, sans savoir ce que les candidats vont faire. C’est un peu comme écrire un polar sans savoir qui est le meurtrier. Ce qu’on cherche c’est révéler la nature des participants.
- Quelles techniques utilisez-vous pour y arriver ?
D.P : On écrit ce qu’on appelle des mécaniques : les règles du jeu, les situations de départ, les rebondissements. Ce qui compte, ce n’est pas le jeu lui-même, mais l’enjeu qu’il porte.
Une épreuve n’est pas intéressante parce qu’on court derrière un ballon, mais parce qu’elle révèle un choix, une tension, une émotion. C’est l’histoire que l’épreuve fait naître derrière qui compte.
- Et que les participants découvrent au moment où ils y sont confrontés ?
D.P : Exactement. Ils connaissent seulement les grandes lignes, comme les téléspectateurs. Par exemple : vingt candidats sur une île déserte, un seul gagnant à la fin. À nous de trouver les mécaniques qui feront diminuer le nombre de participants au fil des épisodes.
Ensuite, on remplit chaque épisode d’histoires. On invente des épreuves, des missions, des stimuli pour que les candidats s’approprient la narration et créent leur propre
histoire. C’est presque de l’écriture immersive.
- Comment est-ce que vous gérez la multitude de réactions possibles des participants, réactions que vous ne pouvez pas prévoir au moment de l’écriture ?
D.P : On anticipe un maximum, mais on prépare plusieurs scénarios possibles. Pour chaque situation, on imagine trois ou quatre suites possibles. Pas “qui gagne”, ça, on ne le sait pas, mais “que va faire le gagnant ?”.
On construit une arborescence de choix, un peu comme dans le jeu vidéo. Le scénario ne repose pas sur le résultat, mais sur la décision du personnage réel. Et comme on ne sait pas à l’avance comment les gens vont s’emparer de l’histoire, on doit prévoir énormément de matière, en sachant qu’une partie ne sera jamais utilisée.
Donc là où un scénariste de fiction va faire ses propres choix, nous, on va créer plein de choix qu’on va remettre dans les mains des candidats de nos personnages. C’est un exercice qui demande de la souplesse, et beaucoup de créativité.
- Vous devez foisonnez de propositions pour brasser large en effet.
D.P : Oui, on est obligé d’avoir beaucoup plus de matière parce qu’on sait qu’il y en a la moitié ou les trois-quarts qui ne seront pas utilisés. Et ça, c’est vrai pour tous les projets de formats.
Par exemple, si on se fait un Qui veut gagner des millions, il faut qu’on ait prévu plein de cas de figure pour que ce ne soit pas linéaire. Donc on va proposer au choix des
candidats, des jokers, on va donner des phrases clés à l’animateur pour qu’il puisse les faire douter ou de ne pas les faire douter.
Mais après, on a une partie qu’on ne maîtrise pas, et c’est ce que j’aime le plus : ce moment où les gens s’emparent de ton idée et la transforment. Parfois pas pour le mieux. Mais au moins c’est réel.
- Quand vous créez tous ces stimuli, ces mécaniques, ces possibilités de réaction, savez-vous déjà qui est au casting ?
D.P : Non, on essaie de créer des situations dont tout le monde peut s’emparer. On écrit pour des types de personnalité, pas pour des individus. Comme en Commedia dell’arte : un leader, un opposant, un complice, un contre-pouvoir… Ces archétypes existeront toujours dans un groupe, mais on ne sait jamais qui les incarnera. C’est ce qui rend ce métier passionnant : tu poses un cadre, tu lances le jeu, et tu regardes la vie s’en emparer.
- Tu as travaillé sur Koh-Lanta, Star Academy, Secret Story… des formats qui ont marqué une génération. Qu’est-ce que ces années t’ont appris sur ce qui capte un public ? Et qu’est-ce que tu transmets aux stagiaires dans ta formation ?
D.P : Ce qui marche, ce sont les trajectoires fortes. Le public ne suit pas un candidat, il suit une transformation. Dans Star Academy, par exemple, on voyait des jeunes chanter dans leur chambre et, six mois plus tard, devenir artistes sur scène. C’est universel : le rêve, le dépassement, l’émotion.
Le spectateur veut voir quelqu’un grandir, se révéler. Et pour que ça fonctionne, il faut savoir poser un enjeu en dix secondes : qu’est-ce que ce personnage veut, qu’est-ce qu’il risque, qu’est-ce qu’il peut perdre.
Ensuite, il faut créer de vrais dilemmes : surprendre les candidats autant que le public. Et surtout, ne jamais tricher. L’authenticité est essentielle : si tu triches, ça se voit tout de suite. Le public sent quand quelqu’un joue faux.
- Dans le descriptif de ta formation, il est aussi question d’intelligence artificielle. Comment un outil comme l’IA s’intègre-t-elle dans un domaine aussi humain que la conception de formats ?
D.P : Pour moi, l’IA est un partenaire créatif, pas un auteur. Elle multiplie les hypothèses, accélère le brainstorming, mais ne remplacera jamais l’intuition ni l’émotion humaine.
Je l’utilise pour tester des variantes de mécaniques, explorer des idées de concepts, simuler des réactions de public. Elle me fait gagner du temps, me pousse à sortir de mes automatismes, mais la décision finale reste toujours humaine.
- Et côté marché, justement : est-ce un bon moment pour se lancer dans la conceptualisation et l’écriture de formats ?
D.P : Oui, c’est même le meilleur moment.
Il y a un nouveau cycle qui va s’ouvrir. Je ne sais pas exactement ce qui va s’y mettre dedans, mais il faut qu’on invente la nouvelle forme.
Après une décennie de reboots (Star Academy, Secret Story, Le Maillon Faible…), les chaînes cherchent une nouvelle génération de formats et de voix.
France Télévisions a récemment lancé un grand appel à projets ouvert à tous, et de nombreux auteurs émergent grâce à ça. On a besoin de nouvelles écritures, de regards différents, capables de parler au public des réseaux sociaux.
Et au-delà de la télé, il y a un nouveau marché : YouTube, les plateformes, les créateurs de contenu. Les grands YouTubeurs recherchent des concepts de jeu avec des formats très écrits, très mécanisés. Ils ont besoin d’auteurs qui savent mécaniser, et donc ça, ça s’apprend. Comment on mécanise, comment on structure, comment on surprend, comment on pète sa mécanique aussi, c’est comment on construit pour tout construire, déconstruire derrière. Tout ce que l’on verra dans la formation
