Histoire du Young Adult et ce que l’on autorise (ou pas) aux ados

23 avril 2026

Les récits d’hier : l’innocence comme norme imposée

Se plonger dans le young adult, c’est marcher sur un champ miné de projections adultes : la jeunesse comme promesse, comme menace, comme pureté fantasmée ou comme chaos imminent.

Et pendant longtemps, la ligne était claire : pas de sexe, pas de faille, pas de vrai dilemme.

Les jeunes héros n’étaient pas des individus en devenir, mais des figures rassurantes, des mini-adultes sans trouble. Dans Les Intrépides, série coproduite entre la France et le Québec dans les années 90, les adolescents résolvent des enquêtes à la radio mais jamais leurs propres contradictions. Pareil dans Les Mystérieuses Cités d’Or ou Le Club des Cinq : les enfants explorent mais aucune transformation intérieure ne les traverse. Et même dans des sitcoms comme Premiers Baisers ou Hélène et les Garçons : l’adolescence s’émeut, mais ne transforme pas, comme si le personnage jeune n’avait pas encore de profondeur acceptable.

Cependant, c’est bien ce qu’on autorise à un personnage (ou ce qu’on lui interdit) qui façonne tout le système narratif.

Pour un scénariste, cette question, “qu’a-t-on le droit de faire vivre à un personnage jeune ?”, est tout sauf théorique. Derrière les choix narratifs se cachent des permissions implicites : quels conflits internes sont jugés “acceptables” pour un personnage de 16 ans ? À quel âge peut-on lui accorder un vrai désir sexuel sans être taxé·e de provocation ? Quelle violence est considérée comme “narrative” et laquelle comme “trop” ? Peut-on le laisser chuter ? L’abîmer ? Ou faut-il toujours qu’il s’en sorte, au nom du public ciblé, des parents, du CNC, du CSA, de la case horaire ou de la morale ?

En somme, ces récits d’hier reposaient sur une équation simple : protéger le jeune héros, c’était protéger le spectateur. La jeunesse servait de valeur refuge, pas de matière dramatique.

Une bascule progressive : les fêlures apparaissent

Pendant des décennies, les personnages jeunes ont donc été des supports de projections tranquilles. Mais au tournant des années 1990-2000, des chaînes ont commencé à courtiser les ados comme public-cible (et non comme un sous-produit familial comme c’était le cas jusqu’à présent), et des fictions ont commencé à fissurer cette vitrine.

Le héros jeune n’est plus une figure modèle. Il commence à éprouver des contradictions internes que la narration ne peut plus lisser.

C’est là que s’ouvre une nouvelle phase, celle où s’engouffrent des œuvres comme Buffy, Dawson, ou Skins, où l’initiation n’est plus symbolique. Dans Buffy, elle passe par le corps, par la peur, par le sang, par le sexe et par la culpabilité. L’héroïne adolescente couche avec un vampire, déclenche l’enfer, en paie le prix.

On passe de l’intrigue bouclée (celle qu’on résout avant le générique) à l’arc narratif, celui qu’on traverse et qui transforme le personnage au fil du temps.

Dans Dawson’s Creek, les conflits sont bavards, les corps hésitants, les crises existentielles presque caricaturales. Mais une brèche s’ouvre : les ados s’interrogent sur le sens de leur récit. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si Dawson, le héros, veut devenir réalisateur. Comme si d’un coup, les personnages jeunes regardent la machine fictionnelle qui les contient.

Dix ans plus tard, avec Skins ou Freaks and Geeks, les personnages ne commentent plus la machine fictionnelle, ils la font dérailler de l’intérieur : la jeunesse n’est plus une période d’apprentissage, mais un état d’instabilité permanente.

Skins (2007-2013) marque un tournant. Produite à petit budget par Channel 4, écrite par des jeunes pour des jeunes, la série ose la sexualité, la drogue, la marginalité, et surtout le chaos émotionnel sans résolution finale. Chaque saison change de génération, comme pour signifier qu’aucune expérience adolescente ne dure ni ne s’hérite. L’adolescence devient un cycle d’excès et d’effacement, pas une trajectoire vers la maturité. On flirte avec le réel, mais on reste dans un cadre rassurant : la fiction adolescente s’autorise la crise, mais pas encore la perte totale de contrôle. Ce n’est que dans la prochaine vague que ce cadre explose.

Aujourd’hui : 13 Reasons, Euphoria, Sex Education, la tentation de l’excès

Il ne s’agit pas d’un basculement uniforme : certains récits continuent de jouer sur le mode mineur, la fantaisie ou le réconfort. Mais ce qui a changé, c’est l’imaginaire dominant, cette tension, cette course au toujours plus grande / effrénée ? des grandes productions américaines.

Depuis dix ans, la fiction adolescente ne cherche plus à maitriser la crise : elle la met en scène comme mode de vie. Euphoria radicalise le mal-être (addiction, sexualité, honte, pouvoir) dans une esthétique de la saturation ; 13 Reasons Why organise la douleur en chaîne de causalité autour d’un suicide (une dramaturgie de la responsabilité qui frôle parfois la moralisation) ; Sex Education explore consentement, désir, honte et identités en faisant de la parole un moteur réparateur, au risque par moments de culpabiliser lycéens et lycéennes pour qui le sexe n’est pas la pierre angulaire de leurs vies.

Ces séries ont en commun de vouloir dire la vérité. Mais quelle vérité ? Et surtout : à quel prix dramatique ?

Car si l’âge classique du YA plaquait une fiction rassurante sur la jeunesse, l’âge actuel la met en scène comme une zone de chaos intégral. La surenchère est devenue la nouvelle norme : tout doit être traversé, tout n’est qu’explosion et survivance. Chaque personnage jeune devient le porteur d’un trauma social, sexuel ou identitaire. Et pour les scénaristes, une nouvelle question surgit : comment raconter l’adolescence sans la pathologiser ?

Heureusement, en marge de cette esthétique de l’épuisement, certaines œuvres trouvent d’autres équilibres. Une série comme Mental, en situant ses personnages dans un hôpital pédopsychiatrique, choisit de raconter la santé mentale adolescente avec délicatesse. Sans chercher à éviter le trouble, elle le déploie avec humour, pudeur, humanité, et surtout sans l’exploiter comme levier scénaristique unique.

On croit toujours que les récits young adult parlent de jeunesse. Mais ce qu’ils révèlent, plus sourdement, ce sont les lignes de faille du monde adulte.

À chaque époque, les personnages jeunes absorbent ce que les récits adultes n’osent plus affronter directement : le désenchantement face aux institutions, à travers les dystopies adolescentes des années 2010 (Hunger Games, Divergente), ou encore la perte de sens, dans les teen dramas existentiels (13 Reasons Why, Newport Beach).

C’est comme si la fiction confiait aux personnages jeunes le rôle de porter nos peurs à notre place. Comme si on avait besoin de les voir chanceler pour valider que la société va mal.

Peut-être que la vraie audace, aujourd’hui, ne serait plus de les emmener dans des extrêmes de destruction, mais d’inventer une forme narrative capable de contenir le doute adolescent sans le résoudre, et sans que tout s’effondre autour de lui.

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