Interview de Vanessa Eroukhmanoff
Dans cette interview on explore l’art d’emmener un personnage “chez le psy” : comprendre ses blessures, ses mécanismes, son évolution.
- Est-ce que tu peux m’expliquer ce que ça signifie, “emmener un personnage chez le psy”, dans un contexte d’écriture ou de scénario ?
V.E : L’idée, c’est vraiment de donner mes lunettes de psy aux auteur·es, aux scénaristes. De leur offrir mon petit dico à moi, avec les définitions qui me paraissent importantes. Et au-delà du dictionnaire, c’est aussi aller le questionner.
Quand je parle de “dictionnaire”, je parle des différentes structures psychologiques. En psychanalyse, on utilise beaucoup les névroses, les psychoses, les états limites et les perversions. Il s’agit d’expliquer ce que ça veut dire… puis de questionner ces définitions.
En parallèle, j’introduis aussi un dictionnaire un peu plus américain, celui des troubles psychiques, qu’on retrouve dans le DSM, la “Bible des psys”. Mais l’essentiel, c’est de se demander ce que ça veut dire, concrètement, pour un personnage.
Par exemple, on peut lire une définition de l’agoraphobie, mais ce n’est pas suffisant. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on se demande ensemble : comment une personne en est-elle arrivée là ? Et ça, je pense que c’est quelque chose de très important et très intéressant pour les auteur·es, car ça peut enrichir l’histoire de leurs personnages.
- Et en tant que psy, est-ce qu’il y a des erreurs que tu vois souvent dans les représentations de personnages ? Par exemple sur les pathologies comme la névrose, la psychose…
V.E : Je trouve que ça s’est bien affiné récemment. Par exemple, la série Empathie a bien mis en lumière différentes pathologies. La créatrice, Florence Longpré, a passé beaucoup de temps avec des psychiatres, elle est même allée dans des hôpitaux pour vraiment comprendre ce que ça voulait dire.
Mais en dehors de quelques exemples comme celui-là, dans les séries françaises, c’est généralement peu développé. On reste souvent sur des stéréotypes ou des archétypes. Alors oui, parfois il y a des contraintes de production, donc pas trop le choix. Mais même dans ce cadre, on peut pousser un peu plus loin, pour redonner du vivant et de la profondeur aux personnages, et, par ricochet, aux intrigues.
- Et dans la formation, comment on passe justement de ces archétypes un peu plats à des personnages plus fouillés, plus nuancés ?
V.E : On va chercher toutes les dimensions du personnage, s’intéresser à l’“avant” (la backstory), mais aussi trouver des situations d’incarnation réalistes dans le présent, voire à esquisser une possible évolution du personnage dans le futur. C’est une formation très pratique, avec beaucoup d’exemples de films et de séries, pour illustrer concrètement les définitions des pathologies à travers des personnages connus.
- Est-ce que les participant·es doivent forcément arriver avec un personnage déjà très “abîmé” psychiquement ? Ou est-ce qu’on peut venir avec un personnage plus “classique” ?
V.E : L’idée, c’est qu’ils viennent avec un personnage adolescents ou adultes, de fiction, peu importe le stade d’avancement.
À la limite, c’est même mieux de venir avec un personnage pour lequel on s’interroge encore, parce que ça nous permet de vraiment aller le creuser. Et non, pas besoin que ce personnage soit dans un extrême psychiatrique comme la schizophrénie ou autre. Ce sont d’ailleurs des personnages qu’on voit assez peu, parce qu’ils sont compliqués à écrire. On est alors dans de la psychiatrie pure. Le genre de personnages qu’on retrouve dans Mister Robot, ou dans Donnie Darko, avec Jake Gyllenhaal. Ce sont des exemples de troubles psychiques plus psychotiques, mais c’est complexe, et je pense que c’est moins dans l’air du temps.
Aujourd’hui, on est plutôt dans des personnages “border”, voire pervers, parce que ce sont eux qui vont intriguer ou fasciner davantage.
- Et justement, qu’est-ce qu’on comprend mal, ou qu’on rate souvent, sur les personnages névrosés ?
V.E : Qu’ils ont une belle profondeur, en fait.
Je prends l’exemple de Bref. Dans la saison 1, c’est un personnage qu’on a adoré, mais qui restait un peu plat. On n’avait pas tellement d’infos sur qui il est, ni sur ses vraies
difficultés.
Son grand questionnement, c’était juste “je veux trouver l’amour”.
Dans la saison 2, ce qui est génial, c’est que Kyan Khojandi est allé beaucoup plus loin. Il a questionné le personnage sur ce qu’il a vécu, sur ses conflits internes. Et là, on est vraiment passés d’un personnage unidimensionnel à un personnage tridimensionnel. C’est exactement ça qu’on travaille pendant la formation.
