Depuis quelques années, un mouvement discret mais profond, traverse des secteurs qui, jusqu’ici, considéraient la narration comme un élément périphérique, voire étranger. On le voit dans la manière dont les administrations publiques intègrent la prospective, dont les entreprises privées se tournent vers le design fiction, dont les acteurs économiques cherchent à représenter des enjeux devenus de plus en plus complexes.
Christel Gonnard et Romain Protat, animant le scénario immersif lors des 80 ans de l’INSP
Dans un monde saturé d’indicateurs, d’objectifs et de tableaux de bord, la narration s’est imposée comme un outil opérationnel, ce qui peut paraître paradoxal de prime abord. Certes, les organisations contemporaines ne manquent ni de données ni de procédures… Mais ce dont elles manquent, c’est d’une manière de relier ces éléments, de les faire tenir ensemble dans un cadre intelligible. Et le récit permet justement de d’explorer des futurs plausibles, de tester des hypothèses, de visualiser des conséquences avant qu’elles ne se produisent.
Le récit fonctionne moins comme un support d’expression que comme un dispositif de coordination et de mise en cohérence.
Ce n’est pas un hasard si les démarches de design fiction et de prospective se multiplient dans les sphères publiques et privées, comme en témoigne par exemple la Red Team du ministère des Armées (lancée en 2020) qui produit des scénarios de menaces pour mettre à l’épreuve les stratégies de défense. Plus récemment, S comme Scénario a été sollicité par l’Institut national du service public (anciennement ENA) pour ses 80 ans, afin d’accompagner un groupe d’élèves hauts fonctionnaires dans l’élaboration de récits prospectifs autour du futur de l’école, de la santé, de la relation aux citoyens et de la formation des hauts fonctionnaires. Un jeu immersif et interactif imaginé par le scénariste Romain Protat leur a même permis de se plonger dans une réunion de crise fictive pour les amener à débattre, décider et collaborer. En savoir plus sur cette prestation.
Si ces démarches se multiplient, c’est précisément parce qu’elles permettent de représenter plusieurs futurs possibles et de préparer des décisions dans un environnement instable grâce à différents outils narratifs.
Le design fiction en est l’un des plus connus. Il consiste à projeter une technologie, un usage ou un monde plausible, puis de visualiser les effets d’une décision avant qu’elle ne soit prise, d’anticiper les risques avant qu’ils ne se produisent, de rendre concrets les rapports de force qu’on ne perçoit pas tant qu’ils restent abstraits. Tous ces scénarios plausibles agissent comme des laboratoires mentaux où les hypothèses deviennent manipulables, discutables, partagées. Ils donnent à voir les conséquences humaines et politiques des choix techniques, là où la donnée brute échoue à les formuler. Comme nous l’expliquait le designer Frédéric Lecourt dans notre interview, “le design est une fiction en soi.”
Mais le design fiction n’est qu’un outil parmi d’autres. Les exercices de prospective, de transformation managériale (aligner les équipes autour d’une vision commune, donner du sens aux changements organisationnels) ou d’analyse systémique (regarder l’organisation comme un système interdépendant) reposent sur les mêmes ressorts narratifs, fondés sur l’identification d’acteurs, de tensions et de bifurcations possibles. Ils partagent le même objectif : donner une forme à la complexité pour qu’elle puisse être partagée et discutée.
Ces exemples, volontairement éloignés les uns des autres, montrent la même chose :
Lorsque la complexité augmente plus vite que la capacité des organisations à la représenter, le récit devient un outil d’analyse et de projection qui permet d’unifier des informations dispersées en une structure intelligible.
Il y a également une autre approche de “récits” qui permet de répondre précisément aux problématiques des entreprises. Une organisation n’avance pas seulement par les décisions que prennent ses dirigeant·es, elle avance parce que les équipes comprennent ce qui se joue, partagent la même lecture de la situation et savent comment leur rôle s’inscrit dans un ensemble plus large… une compréhension qui ne peut émerger sans un récit commun capable d’articuler enjeux, priorités et contradictions. C’est ce qu’a proposé S comme Scénario pour le groupe RAISE à travers un challenge créatif sur-mesure, se constituer en writing room et créer la première série originale de RAISEflix, permettant ainsi de faire émerger une vision collective de l’identité RAISE à travers une narration originale.
Car finalement, cette place que prend le récit dans les organisations publiques ou privées révèle un besoin structurel : un besoin de coordination, de communication et d’incarnation. Le récit sert alors d’outil pour aligner, anticiper, explorer, décider autrement ; un outil qui remplit la fonction que les procédures ne peuvent plus assurer dans un contexte où les organisations doivent donner du sens avant de donner des instructions.
Un outil dont les organisations auront probablement de plus en plus de mal à se passer.
