Une interview de Phillipe Rouin.
Dialoguiste de quotidienne depuis plusieurs années, Guillaume Desouhant a notamment travaillé sur Plus belle la vie avant de rejoindre Demain nous appartient. Dans sa formation, il partage les codes et les exigences de l’écriture quotidienne, de la lecture des versions à l’écriture intensive, pour apprendre à trouver la justesse du dialogue tout en respectant les contraintes du format.
Comment es-tu devenu dialoguiste de quotidienne ?
Alors, après un parcours dans la communication, mon arrivée dans le monde du scénario s’est faite par hasard… C’est une amie qui galérait sur des tests de dialogues qui m’a fait passer lesdits tests. J’avais envie d’ailleurs, et j’ai été retenu sur Plus belle la vie, où je suis resté cinq ans, jusqu’à être codirecteur des dialogues jusqu’à l’arrêt brutal de PBLV « première version » qui a été douloureux. Il a fallu s’en remettre… pour rebondir sur une quotidienne que je connaissais pas. Donc un petit challenge…
Ta formation est intitulée « Écrire les dialogues d’une série quotidienne, focus “Demain nous appartient” », qu’est-ce que ça t’apporte de transmettre ton expertise sur le dialogue ?
Cette formation me sort de la solitude du dialoguiste ! Blague à part, j’apprécie quand les stagiaires me font des remarques (im)pertinentes du style « pourquoi les dialoguistes ne choisissent pas leur épisode avant la writing-room ? », ou « il y a une charte, pour l’utilisation de l’IA ? » Ils questionnent des recettes que j’applique tous les jours. J’apprends à leur contact, autant qu’eux apprennent de moi. C’est un vrai échange, vivifiant.
Comment gères-tu la diversité des profils dans cette formation ?
Les stagiaires sont rarement juniors. Ils ont généralement un peu de bouteille. Soit ils viennent de l’animation, du cinéma… Parfois, d’autres postes plus ou moins éloignés de l’écriture : chefs-décorateurs, comédiens… J’ai même eu un psy ! Ils ne sont pas forcément là pour passer les tests sur Demain nous appartient (DNA) ou Ici tout commence (ITC), ils sont là aussi pour acquérir de nouveaux savoir-faire, ajouter une corde à leur arc, puisque l’essentiel de la formation consiste à dialoguer vite et bien.
Dans le cadre de ta formation, est-ce qu’il y a un moment où les apprenants percutent réellement ?
Oui, c’est comme au ski… c’est le troisième jour : soit on fait une rupture des ligaments croisés, soit on commence à prendre du plaisir !
C’est systématique. Le troisième jour on a passé tous les check points, tous les codes… c’est en général à ce moment où je les fais interagir ensemble, coécrire, se relire, et on rentre dans de l’écriture intensive. On sort de la théorie et on met les mains dans le cambouis du verbe.
On relit, on partage, on décortique les scènes, on lit des V1, des V2, des séquenciers et on visionne les scènes telles que diffusées. Ça leur permet d’apprécier la progression, et in fine se dire : « ok, voici ce avec quoi je peux jouer ou pas, ce que j’ai le droit de toucher ou pas dans ma surface de jeu ». Autre point important : les stagiaires apprennent à anticiper les limitations juridiques / techniques / financières, etc. imposées au moment du tournage.
Est-ce qu’il y a un moment drôle, une anecdote, un moment de solitude que tu as vécu en formation ?
Oui, c’est plutôt une anecdote sur moi. J’ai beau faire partie d’une famille de profs, je n’imaginais pas à quel point c’était exigeant, et l’énergie colossale que ça demande. À la fin de la formation, je suis ravi… mais rincé. Mais ravi ! Surtout ravi.
Selon toi, pourquoi le monde a-t-il besoin d’histoires et en particulier sur le format « quotidienne » ?
Il y a très, très, très longtemps, les hommes racontaient déjà leurs exploits, mais certainement autre chose : leurs divinités, leurs peurs, leurs dons, leurs émotions… Ce qui va rester après nous : ce sera des émotions. L’émotion, c’est notre bien commun.
Et le fait qu’il y ait, en France, quatre feuilletons quotidiens qui rassemblent en dédupliqué 7 millions de téléspectateurs tous les jours, nous rappelle les feuilletons de Dumas ou Balzac. Ça entre en résonance, ça doit parler aux gens, ça doit sûrement leur tendre un miroir et au final faire jouer les émotions.
Niveau dialogues, tu es plutôt Edouard Baer ou Audiard ?
Alors, je me tournerais plus vers les dialoguistes américains. Qui restent quand même des GOAT en la matière. Déjà parce que la langue anglaise a une efficacité inhérente. En France, un Edouard Baer est dans le baroque, le romanesque, la jubilation d’une langue luxuriante… On a de la chance d’avoir une richesse de vocabulaire, une profusion de sens et une finesse que l’on peut exploiter. Mais un dialogue finement exécuté, taillé à la serpe, peut véhiculer beaucoup de choses surtout en complément d’un narratif visuel (un regard, un déplacement de caméra…). Personnellement je suis plus sensible aux dialogues staccato d’Aaron Sorkin, aux joutes de Jesse Armstrong ou à la justesse de Kirstie Swain ! Mais là, on est vraiment dans la crème de la crème. Plus près de nous, de nombreuses productions en animation me parlent beaucoup, par leur étonnante efficacité.
A celui ou celle qui aimerait écrire son histoire pour qu’elle soit produite, quel serait ton premier conseil ?
Je lui dirais : « Écris ton idée sur un coin de table. Fais-le tour du café dans lequel tu travailles. Si ça intéresse une, deux, trois personnes, si ça leur évoque des souvenirs, si tu arrives à engager une conversation avec eux… Alors tu tiens ton idée. Fonce ! »
Dernier point, Guillaume, quel est ton truc en plus ?
Ce qu’on me dit, c’est que j’ai de très bons raccourcis mentaux. Je m’efforce d’avoir un discours extrêmement imagé. Donc, à la fin de la semaine, les stagiaires ont des images mentales en tête.
