
Une interview de Phillipe Rouin.
Scénariste et formateur, Ludovic Du Clary partage dans cette interview quinze ans d’expérience dans l’audiovisuel. Il revient sur sa vision de la transmission, de l’écriture et de l’accompagnement des auteurs.
Raconte-moi ce qui te passionne dans l’exercice de transmission ?
Je donne des formations depuis une dizaine d’années, en parallèle de l’écriture. Au-delà du plaisir de transmettre, cela me permet de mettre de l’ordre dans mes connaissances, « d’organiser » cet artisanat qu’est le scénario. J’ai commencé par donner des cours à la Sorbonne Nouvelle, puis un atelier sur le scénario à l’école W et d’autres choses. Je m’occupe d’une partie des apprenants scénaristes chaque année à la Cité Européenne des Scénaristes dans le cadre du Centre de compagnonnage d’Ile-de-France. Je fais aussi beaucoup de script doctoring et de consulting.
« Mieux organiser », ça veut dire quoi exactement ?
Quand on écrit, on est rarement dans la théorie. Être plongé dans ses histoires, c’est aussi manquer de recul. J’aime bien faire un pas en arrière, mettre à plat mes techniques, la manière dont je travaille, comparer aussi avec d’autres auteurs et essayer d’améliorer ma manière de travailler, pour rendre meilleurs mes projets. Ça me permet aussi de faire décanter mon travail. L’écriture, c’est vraiment très, très dur. J’adore ça, c’est ma passion, mais il y a aussi beaucoup de souffrance. C’est indispensable d’avoir des phases où je coupe, et ce, afin de me recharger. Les formations, c’est une respiration. Aider les gens, ça me remotive, c’est du plaisir en fait.
Comment tu gères la diversité des publics auxquels tu as affaire ?
J’essaye toujours d’amener une vision globale. Par exemple, dans la formation sur la vente de projet, je vais évidemment parler de la vente, du pitch, etc… Mais avant, je vais commencer par une introduction générale de l’écosystème du cinéma et de la tv qui va permettre à des débutants de raccrocher les wagons, et aux anciens aussi de mettre à jour leurs connaissances. J’essaye surtout d’être toujours très pédagogue, d’être très positif dans mes retours et d’aider concrètement les stagiaires dans les phases de pratique. Le but est de ne pas les bloquer et au contraire, de leur permettre de se lâcher dans un cadre bienveillant, où ils vont pouvoir tenter des choses, se faire plaisir.
Est-ce que tu as senti chez certains apprenants le moment où tu t’es dit : « c’est bon, j’ai planté une graine et elle est en train de germer » ?
Oui. Par exemple lors des exercices de pitch. C’est rare que les stagiaires soient habitués à pitcher. Ils ont tendance à bosser chez eux, comme tous les scénaristes, sur leur ordinateurs. J’essaie de leur inculquer que c’est un art de la parole et du récit, donc de raconter l’histoire. Au début, on est tous timides, parler en public, c’est compliqué. Il y a des blocages, j’aide les stagiaires à se lâcher. Généralement, c’est le moment où je leur dis : « Oublie tes notes, mets du personnel, oublie ce que t’as prévu, dis-nous simplement pourquoi tu as écrit ce truc, qu’est-ce qui te plaît ? Démarre – pourquoi pas – d’une anecdote personnelle… » Une fois que les stagiaires ont passé ce cap et commencent à parler d’eux, ça vient tout seul et c’est souvent très bon. Là, je me dis, le boulot est bien fait…
Tu formes aussi des militaires et du personnel judiciaire à devenir consultant sur un projet de film ou de série. Qu’est-ce que tu aimes dans cette activité ?
J’aime découvrir un nouvel univers (la Grande Muette, par exemple). Plonger dans des univers inattendus, c’est aussi un des boulots du scénariste. C’est pour ça que je fais ce métier. Aller sur le terrain, découvrir des choses que tu n’as jamais vues ailleurs. C’est ce qui m’est arrivé avec les militaires par exemple. Effectivement, je donne régulièrement une formation avec Christel Gonnard au ministère des Armées pour apprendre aux consultants de la mission Cinéma à travailler avec des auteurs et à lire des scénarios. J’ai découvert des gens vraiment sympas, qui étaient contents de sortir de leur zone de confort, de casser un peu leur posture professionnelle. Avec l’aide du jeu de cartes de la Cité disponible ici, on les fait travailler en ateliers, et créer plusieurs histoires dans un court laps de temps. Au début, ils n’osent pas, et gardent leur vocabulaire institutionnel, puis – petit à petit – ils se reconnectent à leur enfant intérieur… et on finit par se marrer ensemble.
Justement, sur l’universalité du récit, pourquoi notre monde a-t-il besoin d’histoires ?
On vit dans un monde qui paraît souvent absurde, chaotique. Un monde qui n’a pas toujours de sens apparent… On a du mal à voir la direction des choses. Mettre un peu de sens là-dedans, est une des raisons pour lesquelles on raconte des histoires. Même nos cerveaux, de manière organique, ont besoin d’être rassurés et de sentir qu’il y a une stabilité des choses, qu’il y a un ordre. Sinon, on est perdus, on est angoissé. Les histoires nous aident à ce niveau. On a besoin de récits : personnels, collectifs, politiques, spirituels… J’ai l’impression qu’il y a une urgence à raconter les « bonnes » histoires et à contrer les mauvaises.
Philosophiquement, quelles sont les vertus du récit pour toi ?
Écrire, ce n’est pas juste du divertissement (même si c’est important de divertir). Le récit m’aide à comprendre le monde qui m’entoure, et écrire, ça m’aide justement à mettre de l’ordre dans ce que j’observe. Dans mon écriture, je ressens cette quête de vouloir comprendre le monde. Je dis que c’est dur d’écrire un scénario car parfois, on doit penser contre soi-même, on doit remettre en cause des certitudes qui se révèlent être fausses.
Qu’est-ce que tu aurais à dire à une personne qui veut raconter son histoire en film ou en série ? Quel est le premier conseil tu prodiguerais ?
Il n’y a pas trop besoin de réfléchir au début. On a tous les capacités de raconter une histoire. Les enfants s’en racontent sans cesse. Dans un premier temps, je conseillerais ceci : racontez votre idée autour de vous. Voyez si ça intéresse. À mon avis tout démarre par l’oralité. Dans un second temps, posez-vous la question suivante : dans quel cadre je vais faire ça ? Quel médium est le meilleur pour raconter cette histoire ? Cinéma ? Série télé ? Animation ? BD ? Journal intime ? Roman ? Podcast… Moi, je me raconte sans arrêt des histoires. J’ai beaucoup d’idées quand je suis sous la douche par exemple. C’est souvent là que je me raconte l’histoire de mon projet sans m’en rendre compte, et hop ! Les choses se mettent en place, et après je vais vite sur mon ordinateur et je tape ce que j’ai trouvé.
Qu’est-ce qu’on apprend de concret dans ta formation « Comment rencontrer et collaborer avec un producteur·ice » ?
Pour créer cette formation, je me suis transporté quelques années en arrière. Jeune scénariste, de quelles infos j’avais besoin ? C’est une formation pour faire gagner du temps, qui démystifie le milieu et qui aide à avoir accès plus facilement aux producteurs. Lucile Ric, la productrice des deux longs-métrages que j’ai écrits avec des amis réalisateurs (Une affaire turque et Paternel), s’est jointe à l’aventure. On a tout concentré sur deux jours, c’est court et intense. Les stagiaires apprennent beaucoup et pratiquent aussi. Comment trouver le bon ou la bonne productrice, comment travailler avec eux du point de vue auteur ? Lucile apporte le point de vue du producteur. Comment et où le producteur rencontrent ses auteurs ? Qu’est-ce qu’elle attend de ses auteurs… ?
Dans tes formations existe-t-il une Du Clary Personal touch ?
Ce qui me paraît fondamental chez les formateurs, c’est qu’il faut des vrais professionnels. J’amène tout un background avec moi. 15 ans dans le métier. Plusieurs années comme responsable du développement dans une production. Puis comme scénariste. Je conseille toujours ça aux stagiaires : commencez par regarder qui donne la formation (son CV). J’ai vraiment travaillé sur beaucoup de films, et j’ai (surtout) eu plein d’échecs. Ce qui fait que j’ai vraiment plein de choses à raconter, du concret, du vrai, pas du théorique. En espérant que ça aide les stagiaires à éviter certains écueils que j’ai rencontrés, et qu’ils arrivent plus rapidement et sereinement à atteindre leurs objectifs.