Rencontrez notre formateur, Gilles Daniel

2 juin 2026

Une interview de Phillipe Rouin.

Scénariste, formateur et membre actif de la Cité Européenne des Scénaristes, Gilles Daniel aime transmettre autant que prendre du recul sur sa propre pratique. Entre professionnalisation, connaissance du marché et méthodes d’écriture, il partage une vision concrète du métier et de ses réalités.

En tant que formateur, qu’est-ce qui te passionne dans la formation, et qu’est-ce que ça t’apporte de transmettre ?

D’abord, je travaille avec la Cité européenne des scénaristes (membre fondateur de S comme scénario) depuis sa création, dans diverses instances, de la conception du programme, au comité pédagogique avec Pauline Rocafull, cliquez ici pour découvrir l’interview et Christel Gonnard l’interview disponible ici.

Mon principe, c’est que ce que l’on sait, ça ne sert à rien de le garder pour soi. Ce qui me plaît beaucoup, c’est de transmettre à des nouveaux venus, à des plus jeunes…

Enfin, il y a aussi une dimension fondamentale : préparer des cours permet de faire le point sur le marché à un moment donné, sur ma pratique ou sur une technique particulière d’écriture. Et donc ça, c’est utile pour n’importe qui. Surtout qu’on est toujours un peu la tête dans le guidon, donc – de temps en temps – se poser, mettre sur des slides et expliquer à un groupe d’apprenants, ça permet d’avoir une phase réflexive sur ce que l’on fait. Ça, c’est super intéressant.

Raconte-moi comment tu arrives à gérer la diversité des publics sur les formations de la Cité ?

Je suis intervenu et j’interviens encore à plusieurs niveaux. D’abord, pour le Centre de Compagnonnage (à Paris, Lyon ou Rennes). Beaucoup ont déjà fait une école de cinéma, ils ont entre 25 et 35 ans, ils viennent là pour se perfectionner et s’insérer. L’idée c’est de les familiariser avec la fiction française. Il faut leur expliquer comment on peut gagner sa vie en étant scénariste émergent en France, c’est-à-dire en faisant de la fiction française. Et oui, ça paraît bête, mais ils ont souvent tendance à dire : « Moi, je vais faire que du Canal+ ou Arte, et le reste je m’en fous ». Et donc, en leur montrant les ordres de grandeur et le nombre de séries commandées, ça remet les choses à leur place. Cela ne va pas forcément dans le sens de leurs goûts, mais en tout cas, cela va dans le sens de leur professionnalisation.

Et puis, il y a parfois un deuxième public. J’ai fait une formation intra-entreprise avec Pascal Ralite (directeur de production) à l’attention des directeurs et surveillants de prison pour les sensibiliser sur comment se passe un tournage (la taille des équipes, la représentation de la justice dans les fictions, la rareté des récits carcéraux…). On s’adapte à chaque fois à son public. Pour les interventions en dehors de l’univers audiovisuel, on simplifie ; pour celles dans notre écosystème audiovisuel, on zoome sur des choses plus spécifiques.

Est-ce que ta connaissance du milieu audiovisuel américain apporte une meilleure appréhension, une meilleure porte d’entrée dans l’économie audiovisuelle européenne ?

Aux États-Unis, les marchés sont structurés de façon très différente. Par exemple, il faut avoir un agent littéraire ET souvent un manager ET être recommandé par un producteur. On ne peut pas envoyer, en tant que scénariste, même représenté par un agent, une bible à un studio de but en blanc. Il y a tout un process pour montrer patte blanche, y compris auprès des agents la première fois. Sinon ils mettent direct ton projet à la poubelle ou appellent le service juridique pour se protéger !

Les rendez-vous dans les chaînes pour pitcher les projets sont organisés par les agents, pas par les boîtes de prod. C’est beaucoup plus formalisé qu’en France.

En revanche, ce qu’on peut tirer comme enseignement du pays de l’entertainment, c’est sur les méthodes de pitch, les documents de vente, les méthodes de narration…

Il y a une autre différence fondamentale, sur le « savoir-être » que les Français n’ont pas. En Europe, les scénaristes dans les rooms peuvent être très orgueilleux, très batailleurs, vont peut-être se comporter en groupe de manière égocentrique. Même si avec la Cité, on leur apprend l’humilité et l’acceptation des retours. Aux États-Unis, c’est plus sain, plus dans l’intelligence du travail de groupe. C’est peut-être dû au fait qu’en France la rémunération est très variable (en fonction de l’implication du scénariste) et qu’on doit se battre pour rester jusqu’au bout et gagner la totalité de la somme potentiellement accessible (jusqu’à la vdef du dialogué). Aux USA, il n’y a pas cette incertitude, tout est écrit en amont sur qui fait quoi, donc c’est plus clean.

Est-ce que tu as déjà ressenti le « déclic magique » des stagiaires, le moment où ils passent un cap dans l’écriture scénaristique ?

Oui, il y a des apprenants avec lesquels je travaille toujours dont j’ai pu constater l’évolution. Je pense notamment à deux étudiantes, Nastasja Pradel et Chloé Paye, avec qui je travaille et que j’ai rencontrées parce qu’elles étaient mes étudiantes à la Cité. Tu les détectes parfois lors de formations, après tu prends un café, parfois tu lis/elles t’envoient des choses à lire, tu les fais travailler sur un projet. Et de fil en aiguille, en effet, tu les vois passer un cap. Sinon, c’est souvent sur les formations longues avec des ateliers que tu peux constater cela.

Pourquoi selon toi le monde a-t-il besoin d’histoires ? 

Je pense que les gens ont besoin de se changer les idées, de se détendre, point barre. Et puis, il y a aussi ceux pour qui la détente est le corollaire de la réflexion sur le monde. D’où la différence entre la fiction mainstream et la fiction premium qui a la prétention de divertir, mais aussi de provoquer une réflexion sur le monde. Les deux sont tout à fait nobles, il n’y a pas de problème.

Et alors toi, tu officies plutôt dans la partie divertissante ou dans la partie réflexion sur le monde ?

Non, j’officie dans les deux parties. Il se trouve que la partie divertissante est un plus gros marché en France, donc la chance d’en vivre est plus grande. Après, comme toutes les personnes qui travaillent dans les industries culturelles en général, on est plutôt consommateur de séries dans lesquelles on a l’impression qu’il y a une réflexion sur le monde.

Qu’est-ce que tu aurais à dire là maintenant tout de suite à une personne qui souhaiterait raconter son histoire en série ou en film ou en court-métrage ? 

Tout d’abord, il faut l’écrire. Puis -à moins qu’il ou elle ait une histoire vraiment passionnante – la ranger dans un tiroir et raconter d’autres histoires que la sienne.

C’est un des schémas fréquents :  on a tendance à se vider la première fois de son histoire. Parfois on arrive à trouver une universalité, une drôlerie, quelque chose de touchant et de fort. Mais souvent, le premier récit, c’est un peu banal, comme une espèce de vidange… Après seulement, on va pouvoir raconter des histoires qui sont plus grandes, où justement l’imagination va davantage contribuer à emporter les gens.

Quelle est la « Daniel Personal Touch » ?

J’offre des Chocobons… ça fait passer les 80/90 slides plus facilement. Il y a énormément d’informations à transmettre dans un délai très court… J’essaie d’être divertissant et chocolaté.

Une anecdote, un moment drôle ou de solitude en formation ?

J’interviens souvent dans d’autres écoles. Parfois, depuis cette année, il y a des moments, hélas, où il arrive qu’il y ait quelques élèves qui dorment. Je crois que c’est la faute de… TikTok. Ça bouffe leurs nuits.

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