Rencontrez notre formateur, Fabien Suarez

29 juin 2026

Une interview de Phillipe Rouin.

Avec près de 30 ans d’expérience comme scénariste, Fabien Suarez partage aujourd’hui son expérience à travers ses formations, ses masterclass et ses ateliers. Pour lui, transmettre, c’est aussi découvrir de nouveaux profils, faire émerger leur singularité et les aider à prendre confiance en leurs histoires.

Au regard de ton parcours, qu’est-ce qui te passionne dans la transmission et la formation, et qu’est-ce que cela t’apporte personnellement dans ton métier de scénariste ?

Ça fait bientôt 29 ans que je suis scénariste. Quand j’ai débuté, j’étais très jeune, et il n’y avait pas autant de formations, de conseils, de sites dédiés au scénario. J’aurais aimé que cela existe. J’ai vécu suffisamment de situations – positives, négatives, différentes – dans le cinéma, l’animation, la télé, pour me dire : « Et si je les transmettais ? » Je transmets de plusieurs manières : avec Anatomie d’un succès (un cycle de masterclass que j’ai créé pour la Cité européenne des scénaristes), qui permet de partager le succès de certaines œuvres ; avec ma formation au pitch avec S comme Scénario ; ou encore via le podcast Dans la tête d’un scénariste.  J’enseigne depuis peu à l’École des Gobelins, et j’ai animé des ateliers de scénario à Sciences Po Paris avec la scénariste Juliette Sales.  Transmettre, c’est voir des apprenants arriver avec d’autres mentalités, d’autres énergies. C’est hyper intéressant de découvrir de nouveaux univers, de nouvelles idées, de nouveaux profils et parcours. Ça me nourrit énormément.

Comment arrives-tu à gérer la diversité des publics ?

Dans la formation sur le pitch {lien vers formation}, je pars du principe qu’il faut s’adapter à la personne. Du coup, la diversité n’est pas un problème, j’essaie au contraire que chaque profil émerge avec ses spécificités propres. J’ai presque tendance à les accentuer d’ailleurs.

Si quelqu’un n’a jamais écrit de scénario, je cherche à savoir ce que sa vie d’avant peut apporter à l’histoire. Et quand je dis spécificité, ce n’est pas forcément un parcours professionnel, ça peut être une timidité, une excentricité, une compétence… J’essaie de les saisir et de me dire : « À travers ça, qu’est-ce que tu peux raconter ? Comment te servir de ton talent ou de ta caractéristique pour raconter l’histoire différemment ? »

À partir du moment où tu as capté cette couleur, cette spécificité, est-ce que tu sens le déclic, les stagiaires qui passent un cap ?

Bonne question (rires…). J’aurais tendance à dire que le déclic, c’est la pratique. Dans la formation sur le pitch, je fais appel à Jean Rousselot, un metteur en scène qui, pendant une demi-journée, va les coacher sur le jeu de comédien, les mettre dans des situations un peu inédites. Cet aspect a tendance à les rassurer et à les autoriser à se raconter, à assumer leur histoire.

Il ne faut jamais juger l’histoire de la personne qui vient se former. Au contraire, je m’efforce de dire : « Ok, ton idée c’est celle-là, maintenant on va travailler. » C’est hyper important.

L’autre point, c’est de forcer les apprenants à une introspection : « Qu’est-ce que tu veux raconter ? Comment le verbaliser ? ». On parle souvent du pitch comme un objet oral, mais il y a aussi le pitch écrit. Quand tu dois résumer ton histoire sur deux pages, tu es obligé de mettre l’essence, la thématique, le sens de ce que tu veux raconter.

On en revient à cette histoire de profil. Tu arrives avec ton grand sac à dos – ta jeunesse, tes traumas, tes séparations, tes deuils – et tu vas fouiller dedans, mettre la main dans la matière. C’est ce que j’essaie d’aller chercher.

Une anecdote, un moment drôle de formation ?

Un jour, un apprenant me pitche une histoire et aussitôt, je me rends compte que je suis en train de développer exactement la même. En revanche, la mienne est déjà signée chez un producteur, avec un réalisateur attaché et une V2 du scénario… Il va me falloir lui annoncer que son histoire est super, mais malheureusement … elle est déjà en cours de production. Petit moment de solitude. Bon, après, il y a toujours de la place pour traiter la même histoire différemment…

Pourquoi le monde a besoin d’histoires ?

Le monde a besoin d’histoires pour éclairer des endroits ou des univers qu’on ne connaît pas. À chaque fois que je raconte une histoire, je pénètre dans un monde inconnu – le GIGN, l’enfance pendant la Seconde Guerre mondiale dans les Alpes… J’explore de manière approfondie un nouvel univers.

Mais pas seulement. Raconter une histoire, c’est parfois amener le spectateur à regarder la noirceur du monde ou au contraire à lui redonner espoir.

Ecrire, cela peut aussi être un moyen puissant de dire quelque chose au monde, de parler de sujets importants. J’ai co-écrit un film sur les jeunes aidants – Normale réalisé par Olivier Babinet. Cela parle des enfants ou des adolescents qui s’occupent d’un parent malade, des rôles qui s’inversent. C’était un scénario très personnel, avec une vertu thérapeutique. Un moyen de partager des choses intimes, douloureuses ou positives.

Raconter une histoire, c’est aussi s’évader. Moi par exemple, je suis entré dans le scénario par le jeu de rôle – Tolkien, Donjons & Dragons…

Quelles sont les vertus du récit ? Ça dit quoi de nous, de toi, de notre rapport au monde ?

Certains auteurs racontent des histoires de manière instinctive et viscérale, sans forcément philosopher sur les raisons profondes qui les ont poussés à le faire. Ils en ont besoin. Je fais partie de cette catégorie. Et puis, il y a les autres, qui sont sans doute plus réfléchis, qui s’interrogent sur le pourquoi et le comment des récits. J’adore les écouter…

Que dirais-tu à une personne qui souhaite raconter son histoire en série ou en film ?

Je leur demanderais d’abord : En quoi votre histoire est-elle connectée à vous ? Même Le Seigneur des Anneaux qui est une histoire fantastique, était connectée à son auteur Tolkien de mille manières. Tu veux raconter une histoire médiévale fantastique ou de science-fiction ? Parfait. Mais en quoi est-elle connectée à toi ? Ça oblige à réfléchir au sens. La première porte d’entrée d’une histoire, c’est le sens. La seconde, c’est le personnage : qui va véhiculer ton histoire ? C’est toi enfant ? Toi adulte ? Le sens et le personnage, ces deux points forcent à l’introspection.

Ensuite, je leur dirais : Autorisez-vous à ne pas vous juger dès le départ !

Quand on me dit : « J’aimerais bien faire ça, mais ça a déjà été fait mille fois, ça n’intéressera personne. » Je leur réponds : sachez défendre votre idée, ne soyez pas durs avec vous-mêmes dès le départ.

Un des gros défauts des jeunes qui pitchent pour la première fois, c’est de se dévaloriser : « Alors… j’ai une idée, mais bon, pas tout à fait aboutie… » Non ! Aie confiance en ton idée ! De toute façon, il n’y a pas de mauvaise idée, il y a juste du travail autour de cette idée. C’est compliqué parce que c’est un équilibre entre avoir confiance en son idée et être ouvert à la collaboration et à la critique. Ne pas être obstiné ou obtus, écouter les remarques, les problèmes qu’on peut soulever, parvenir à les processer et à les intégrer.

Dans tes formations, existe-t-il une « Suarez touch » ?

Je pense que dans mes formations, je suis extrêmement généreux, pas vraiment académique. Je ne prétends pas être un excellent formateur – je prétends surtout partager mes expériences et être concret. C’est sûrement cela mon truc en plus.

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