Une interview de Phillipe Rouin.
Christel Gonnard est à la fois scénariste depuis plus de 20 ans et directrice adjointe de la Cité Européenne des Scénaristes. Elle voit la transmission comme une manière de sortir de l’isolement propre au métier d’auteur. À travers ses formations, elle accompagne des publics variés en s’appuyant sur ce qui les rassemble : le besoin de raconter et de partager des histoires.
Qu’est-ce qui te passionne dans la transmission et la formation ? Et à plus large échelle, qu’est-ce que cela t’apporte personnellement ?
Pouvoir partager ma passion pour l’écriture et le récit. Cela me permet aussi d’avoir une réflexion sur mon propre métier, c’est une espèce de retour réflexif. Et puis ça offre la possibilité de rencontrer d’autres publics.
Je suis directrice adjointe de la Cité Européenne des Scénaristes, donc je travaille en équipe. Mais le scénariste peut vite s’isoler. En tant que scénariste, partager et transmettre apporte de l’énergie, permet de sortir du quotidien de l’écriture.
En tant que formatrice, comment arrives-tu à gérer la diversité des publics ? Entre un réalisateur, un légionnaire, un magistrat : tous n’ont pas la même porte d’entrée dans le récit ?
En fait, je pars du principe que les stagiaires – quels qu’ils soient – aiment qu’on leur raconte des histoires et aimeraient aussi en raconter. Le besoin de récit fictionnel, c’est le dénominateur commun à tous ces publics.
Après, je me renseigne sur leur profil, un bon formateur doit connaître le profil des stagiaires à qui il s’adresse.
À partir de quel moment voit-on quelqu’un progresser ou sent-on qu’il y a un déclic qui s’amorce dans la formation ?
Le premier défaut des scénaristes débutants, c’est de s’accrocher à une histoire, comme une moule à son rocher. Quand tu es scénariste, tu dois être capable de mettre de côté un projet et de partir sur un autre. Les projets ne sont jamais complètement morts. Dans deux, trois, cinq ans, ils peuvent se réveiller. On est des fabricants de récits, et pas d’un seul récit.
Mon crédo : Trouver ces sujets de prédilection pour pouvoir développer un panel de récits, à travers des genres différents par exemple.
Quel est le moment le plus drôle que tu as vécu en formation ?
Quand j’ai fait une formation au ministère des Armées : un des stagiaires faisait du one man show et a partagé son expérience ! Il était très drôle.
Pourquoi le scénario est utile aux entreprises ?
On a besoin d’histoires pour faire humanité, pour rassembler, fédérer, rêver, imaginer, s’évader. Les récits fabriquent du commun dont on a tous besoins. A ce titre, le récit peut être un outil transformationnel puissant, que ce soit en termes de cohésion, de management. Faire produire du récit fictionnel à des personnes qui s’en sont éloignés, cela réveille l’enfant à qui l’on a raconté des histoires, l’ado qui écrivait son journal intime ou de la poésie, etc. et c’est parti ! Dans le cadre du travail, par exemple, les salariés devraient être rassemblés par autre chose que des process, des règlements intérieurs, des organigrammes. Ils doivent pouvoir raconter ce qu’ils font ensemble, comment ils se projettent et quelle histoire on a racontée avant eux.
Quelles sont les vertus du récit ?
Le récit a des vertus réparatrices, émancipatrices et mémorielles. Exemple : Dans le cadre d’une affaire judiciaire, les récits de la victime et du coupable vont être « pris en charge » par le système policier, judiciaire, médical, médiatique parfois. Des avocats, des experts, des policiers, des juges, des journalistes s’emparent de l’histoire des personnes concernées.
Se raconter, c’est à dire « écrire son histoire, de son point de vue » permet de reprendre en main le récit de sa vie, de mettre à distance des choses parfois un peu douloureuses, de tenter de les apprivoiser, de prendre de la hauteur sur son récit personnel, et de fabriquer de la mémoire.
Qu’aurais-tu à dire à une personne qui souhaite raconter son histoire en film ou en série ?
Es-tu sûre de pouvoir affronter les critiques ? D’arriver changer le personnage principal, de gérer les souhaits de modification, d’encaisser les retours pas toujours très agréables ?
Parce que le mouvement naturel quand on commence à écrire, c’est d’écrire quelque chose de très personnel, lié à notre vie, à nos émotions. Il faut donc se sentir à l’aise avec celles-ci pour être capable de faire évoluer l’histoire pour la rendre universelle. Le cas échéant, on fait la liste des thèmes qui nous traversent ou bouleversent, et on essaye de raconter une autre histoire en partant de ces thèmes-là.
Quel est ton truc en plus ?
De la fantaisie et de l’humour… et puis une richesse dans mes expériences d’écriture et d’encadrement d’écriture.
