Une interview de Phillipe Rouin.
Avec 17 ans d’expérience dans l’écriture de fiction, Louise Barnathan a fait de l’accompagnement des auteurs et de la transmission le cœur de son activité. Elle revient dans cette interview sur son parcours, sa vision de la formation et les histoires qui nous permettent de comprendre et de transformer le monde.
Qu’est-ce qui te passionne dans l’idée de transmettre ?
Cela fait 17 ans que je collabore à différents niveaux de l’écriture de fiction. J’ai été coordinatrice d’écriture, directrice littéraire, puis productrice. J’ai toujours eu une sorte de penchant naturel pour l’accompagnement d’auteurs émergents ou de scénaristes plus chevronnés. Avant de m’engager à la Cité Européenne des Scénaristes, j’ai également été intervenante dans le cadre du Master de La Sorbonne ou même, jury au CEEA… D’une manière ou d’une autre, j’ai toujours été connectée à la pédagogie et à l’accompagnement. La transmission fait intégralement partie de mon ADN.
Tu consacres aujourd’hui ta vie professionnelle à la transmission. Qu’est-ce qui t’a amené à faire ce choix ?
J’ai décidé de faire un pas de côté et de me consacrer pleinement à la formation dans l’écriture car je trouvais nécessaire et important de créer plus de courroies de transmission entre les auteurs d’une part, et entre les auteurs juniors et les différents acteurs de notre secteur d’autre part (directeurs littéraires, producteurs, diffuseurs,…). Le fait de remettre la valeur du partage au cœur de mon quotidien me procure une grande satisfaction ; de plus, participer à cette mission de professionnalisation de talents émergents auxquels je crois profondément, cela me fait me sentir très utile. Enfin, de manière très pragmatique, mon rôle au sein de la Cité me pousse à élargir toujours plus mon réseau (en fiction comme en animation) ; ainsi je ne fais que fortifier mes liens avec le secteur.
Comment tu gères la diversité des publics dans le cadre de ta formation Devenir formateur de scénariste ?
Il est vrai que chaque session de cette formation est très différente, du fait des parcours très pluriels des stagiaires. Tous n’ont pas le même niveau de connaissance des grandes bases de la dramaturgie, et tous n’ont pas déjà appréhendé une gestion du collectif. Mais justement, on est là pour ça ! En amont de la formation, je suggère aux stagiaires quelques lectures et visionnages indispensables, mais durant la session, j’essaie toujours de créer quelques espaces de prise de parole afin que chacun puisse partager ses expériences préalables, ses questions, ses commentaires et que cette pluralité de points de vue nourrisse le contenu. Je m’efforce de de créer un équilibre dans les futurs groupes de travail, parce que l’idée c’est de rendre cette formation la plus interactive possible, même si c’est du distanciel.
Vois-tu ces apprenants passer un cap ? Avoir un déclic, le moment où ils disent : « ah, ouais… c’est donc ça ! »
Le premier déclic s’opère en milieu du premier jour. On débute par une mise en abîme de la « boîte à outils de dramaturgie » du scénariste, au sens où on explore ensemble ce qui peut constituer un kit de prise en main des bases dramaturgiques par un groupe de futurs apprenants… D’où le terme « mise en abîme », puisque je transmets à mes apprenants un kit qu’ils transmettront eux-mêmes, en tant que formateurs… D’ailleurs, mes apprenants se rendent compte souvent qu’ils ne maîtrisent pas toujours la transmission de ces bases du récit, alors même que certains sont scénaristes depuis des lustres ! Cette formation les aide aussi souvent à se pencher sur leur propre méthode, sur la manière dont ils construisent leurs personnages, ou dont ils élaborent leur thématique, etc.
Le second déclic survient souvent lorsque l’on aborde la méthode pour construire sa propre formation (en deuxième journée) : les apprenants réalisent de quelle manière il faut pouvoir adapter un discours, une méthodologie, un type de rendu, selon le profil de leurs apprenants.
Une petite anecdote ou un moment drôle que tu as vécu en formation, ou même un instant de solitude, un truc un peu piquant ou savoureux ?
Dans Devenir formateur en écriture, on utilise différentes méthodes : le photolangage, le mindmapping, les Cartes créées la Cité Européenne des Scénaristes… À l’issue d’une de ces sessions, il y avait une dame, très émue, qui a pris la parole et qui nous a confié que ce moment ensemble lui avait donné l’idée de monter un atelier d’écriture dans une institution médicale pour des femmes en rémission du cancer du sein. Elle disait avoir compris quels outils elle avait à disposition pour créer un atelier collaboratif et faire parler ces femmes ensemble. Elle voulait associer création et réparation. Elle était hyper émue de partager cela. C’est un moment rare.
C’est une très bonne transition cette anecdote, car, bien portant ou souffrant, le monde a besoin d’histoires ? A ton avis, pourquoi ?
On ne cesse de se raconter les mêmes histoires mais sous d’autres prismes et selon le contexte que nous vivons. C’est ce qu’on appelle les grands mythes. À mon avis, c’est multifactoriel. La réalité est globalement assez affreuse, je pense que l’être humain a un besoin de voir le beau, de tenir et d’avancer en sublimant les histoires. C’est ce qui se passe dans l’évasion. Un besoin de s’évader de la réalité. Je pense qu’aujourd’hui, le monde a besoin d’histoires aspirationnelles parce que l’humain se structure d’abord autour du récit. Tout est récit. Absolument tout. Des premières peintures de Lascaux à la manière dont on appréhende les IA génératives. On a besoin de ça pour contrebalancer nos peurs viscérales.
Qu’est-ce que tu aurais à dire à une personne qui a envie de raconter son histoire en série ou en court-métrage ou en animation ou en long-métrage ?
La productrice en moi se poserait d’abord la question de la correspondance de cette histoire, d’un point de vue « marché » : cette histoire a-t-elle toute sa place aujourd’hui, quelque part, chez un diffuseur ou une plateforme ? Qu’il s’agisse de cinéma, d’animation ou de fiction audiovisuelle, les secteurs répondent à des tendances qu’il faut identifier, analyser, apprécier, et bien sûr disrupter (autant que faire se peut) ! Mais il est évident qu’on doit trouver une formule « projet / quel public / à quel endroit ».
Ma deuxième réflexion est plus « philosophique » ; j’interrogerais la résonance de l’histoire, son universalité ? Comment prends-tu le destin d’un personnage ? Comment transportes-tu ton spectateur dans un récit qui transforme une personne en personnage avec tout ce que ça a de résonance, de familiarité, de quête, et bien sûr de transcendance… ?
Quelle est la « Barnathan Touch » ?
Il n’y a pas vraiment de magie… je donne des exemples, je fais faire des exercices et… je suis très enthousiaste !
