Une interview de Phillipe Rouin.
Thibaud Martin est scénariste, réalisateur et théoricien de la dramaturgie. Et il s’attache à rendre les mécanismes du récit plus lisibles et plus accessibles. Dans cette interview, il revient sur son parcours, sa théorie des 64 Histoires Universelles et sa manière d’accompagner les auteurs dans le développement de leurs projets.
Comment es-tu arrivé à devenir un spécialiste de la dramaturgie ?
J’ai commencé à m’intéresser à la dramaturgie avant mon BTS audiovisuel, j’ai lu tous les livres et me suis formé (Truby, CEEA (direction litt), Salmon, etc.) quand j’étais monteur. Je faisais de la direction littéraire avant de faire de la réalisation. Autrement dit, j’écrivais et étais passionné de dramaturgie en parallèle d’être monteur et réalisateur pro. C’est seulement après le Covid que j’ai voulu gagner ma vie avec l’écriture. J’avais déjà élaboré ma théorie des 64 Histoires Universelles.
Comment as-tu élaboré cette théorie ?
Avant l’audiovisuel, j’avais commencé des études en sciences de l’ingénieur. Ce qui me séduisait avec cette discipline, c’est que les lois mathématiques étaient valables universellement. Tu ne te poses pas de questions, ça marche systématiquement, et tu peux construire dessus. Venant d’un milieu scientifique, j’ai été déçu et surpris de ne pas retrouver des concepts fiables et fonctionnels autour de la dramaturgie. Des fois ça marche, des fois non, sans trop savoir pourquoi. La dramaturgie et le savoir théorique sur la fiction sont très vaseux, mouvant, et c’est ça que j’ai voulu corriger avec ma théorie. C’est fiable, pratique et pragmatique.
Comment s’articule cette théorie avec les autres méthodes ?
Ma théorie est plus globale, transversale. John Truby, par exemple, dit qu’il faut systématiquement avoir un ghost. Le personnage principal doit avoir un traumatisme dans le passé. En vérité, il y a trois-quarts des histoires où il n’y a pas de ghost. Ça n’est pas nécessaire d’en avoir un.
Autre exemple, Dan Harmon, a théorisé la dramaturgie avec « Story circle » mais lui est auteur de sitcoms et sa théorie ne fonctionne que pour les sitcoms…
Pour Yves Lavandier, il faut systématiquement une ironie dramatique… et l’ironie dramatique structurelle, c’est le mensonge. Or, le mensonge, dans ma théorie, c’est une catégorie sur 16….
Donc pour résumer, ce qui te passionne, c’est de déconstruire tout ça ?
Dans ma vingtaine, je me suis posé plein de questions car j’ai beaucoup galéré. Quand je croisais des scénaristes et que je leur parlais de dramaturgie, ils me répondaient : « mais de quoi tu parles ? ». Ce qui me motive c’est d’aider les auteurs à aller plus vite dans leur développement, à leur éviter les peines que j’ai eu dans l’apprentissage de la création de fiction. Et ça, c’est galvanisant.
Et ça t’aide aussi pour tes propres histoires ?
Disons qu’à présent, je suis plus théoricien que scénariste. Mais j’écris encore, notamment avec une réalisatrice qui vient d’écrire un long métrage sur un drame très personnel. C’est une ancienne stagiaire de la Cité, passée aussi par le Groupe Ouest. Elle est venue me voir en me disant : « À chaque fois que je la fais lire, on me détruit cette histoire… » Elle espérait trouver des réponses, on a appliqué ma théorie, on a réussi à déposer l’aide à l’écriture du long-métrage. Alors que cela faisait des années qu’elle était bloquée…
Comment tu arrives à gérer la diversité du public parce que j’imagine que tu as des béotiens comme des scénaristes capés ?
Comme c’est une toute nouvelle théorie – qui n’a rien à voir avec la dramaturgie classique – je généralise au maximum. Du coup, c’est accessible à tous les publics…
Sens-tu un moment où un déclic se produit ? Le déblocage de l’histoire d’un stagiaire ?
Pas dans les 64 histoires, c’est trop dense, mais dans ma formation Écrire une scène (disponible juste ici) oui je vois le déclic quand j’explique les étapes d’une scène. Certains stagiaires comprennent pourquoi leurs scènes sont systématiquement mauvaises (à différents degrés) car c’est parce qu’il leur manque souvent une ou plusieurs étapes. C’est une « petite musique dramatique » qu’il faut connaître. Et une fois cette technique maitrisée, les stagiaires sont très vite débloqués.
Toi, tu en as 64 différentes, mais, en vrai, pourquoi le monde a-t-il besoin d’histoires ?
Les humains auront toujours besoin d’histoires parce que je crois que ce sont des tutoriels de vie. Ça t’apprend des choses, ça te fait gagner en expérience, notamment celles que tu n’as pas vécues… Ça permet aussi de faire civilisation, dans le sens où, chaque récit met en avant certaines valeurs humaines. Raconter une histoire c’est dire : « cette valeur a de l’importance pour moi ». Prenons la justice. Il y a les justiciers qui viennent punir les méchants mais sans vengeance (exemple, Batman qui dépose les méchants devant le commissariat sans les occir) et les autres qui exterminent (par exemple, John Wick… )
Une société qui ne se raconte pas d’histoires en dit long sur sa capacité à faire civilisation.
C’est quoi la « Martin touch », le petit truc en plus ?
On parle d’énormément de sujets au travers des 64 histoires. Je dirais que c’est ça ma « touch »…
Alors, imaginons qu’un de tes proches veuille raconter son histoire, quel serait le premier conseil que tu lui donnerais ?
« Ne vous jugez pas ». J’ai rencontré, il y a peu, une diplomate qui a été en poste dans la Russie soviétique. Une femme très humble qui avait envie de raconter son expérience. Elle ne savait pas comment faire et n’était pas sûre que cela intéresserait le public. Je lui ai répondu : « Tu ne te rends pas compte à quel point c’est intéressant ». Il y a un public pour les conspirations mondiales, pour les traumatismes personnels, pour les deuils, pour les problèmes d’égo… Écris-la, tu rencontreras ton public.
