Une interview de Philippe Rouin.
Scénariste et formateur, Pierre-Gilles Stehr considère l’écriture comme un travail d’exploration et de remise en question permanente. De la transmission à la réécriture, en passant par la recherche d’universalité, il partage dans cette interview son regard sur le métier et les histoires qui nous rassemblent.
La transmission apporte-t-elle du piquant à ton activité de scénariste ?
J’ai enseigné assez tôt dans ma carrière, juste après mes études (à Rubika). J’ai eu la chance de représenter mon école sur des événements en Afrique et au Japon par le biais de petits ateliers. J’y ai pris goût et surtout ça m’a obligé à organiser ma pensée, à la synthétiser et, finalement, à apprendre tout autant puisque tu es obligé d’aller au-delà des réflexes instinctifs. Un scénariste, c’est un peu un alchimiste qui s’ignore. Avec la formation, on se rend compte que des processus automatiques se mettent en place dans la tête. Être formateur revient à plonger dans le cerveau pour comprendre comment déconstruire ces idées. C’est vraiment gratifiant de voir quand les choses, tout d’un coup, font sens.
Et puis, j’aime l’échange avec les gens et voir quand ça « clique » dans leur tête.
Est-ce que tu peux me raconter justement un moment où t’as senti qu’un stagiaire passait un cap ?
Oui, il y a quelque temps, j’avais invité les apprenants à se livrer à un petit exercice : changer l’angle avec lequel on analysait nos projets. Si c’était une comédie, le pitcher en polar. Un récit de science-fiction, en comédie musicale. Changer le sexe du personnage principal… et je me rappelle qu’une fois, ça a été l’illumination de faire un pas de côté. Passer l’histoire du drame à la comédie résolvait le côté pathos, lourd du thème. Des nœuds qui entravaient l’histoire se sont tout d’un coup déliés. Là aussi, c’est très gratifiant de voir l’auteur qui entrevoit la lumière sur son histoire.
Comment tu arrives à gérer la diversité des profils parmi les apprenants ?
J’essaie d’anticiper. Plus on en sait sur les stagiaires, plus il est facile de s’adapter. C’est deux choses différentes que d’enseigner à un public totalement débutant et un public d’auteurs aguerris. Alors, j’adapte mon syllabus avec plus ou moins de théorie… en essayant de ne pas ennuyer. Et revenir sur les notions de base de la dramaturgie, je ne connais personne qui s’en plaigne… car il y a mille façons de revoir la dramaturgie, et on apprend toujours quelque chose.
Abordons l’universalité du récit, pourquoi le monde a selon toi besoin d’histoires ?
Je ne vais pas faire la réponse de la grotte de Lascaux… mais je crois que le monde a besoin d’histoires car il cherche à faire du lien. Le lien social est indispensable. Elles unissent les gens autour d’un narrateur, autour d’histoires réelles ou fantasmées. Si la lecture est une expérience personnelle, individuelle, regarder un film génère une expérience collective. Quand tu es ébloui par un film, tu as envie d’en parler, d’échanger autour, de partager ton expérience de spectateur. C’est aussi tout ce qui est périphérique à la conversation qui est intéressant.
Alors, quel conseil donnerais-tu à celui qui veut raconter son histoire ?
L’enjeu, c’est : tout le monde a des histoires à raconter mais toutes les histoires ne se valent pas. Il suffit qu’une personne écoute pour créer un récit. Quand on se professionnalise, j’ai l’impression que la clé, c’est de toucher plus de gens qu’une seule personne.
Donc, la première étape, à mon avis, est d’essayer de trouver dans ce qui t’intéresse, ce qui t’excite, ce qui t’obsède, la part d’universalité. Se questionner sur : « ce qui m’intéresse et comment ça peut faire lien ». Un peu comme des croisements de plantes. Se dire quand je coupe cette branche et que je laisse cette pousse-là, cette autre branche grandit. Comment ton histoire peut raisonner par le genre ou les thèmes ? Chez les jeunes auteurs, il y a un peu une forme de radicalité : « ouaih, moi j’écris ce qui me plait et on verra bien ». C’est louable mais il y a beaucoup à gagner à se poser et se demander qu’est-ce qui donnerait envie de mettre 2, 3, 4 millions pour le produire ?
Tu tiens cela de ton expérience américaine ?
Oui, mon expérience aux États-Unis, à UCLA, m’a vraiment donné un nouvel angle sur l’écriture et sa mise en pratique. C’est-à-dire de beaucoup écrire mais aussi accepter les retours. J’ai deux casquettes : une très française et une expérience beaucoup plus anglo-saxonne.
